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[EDITO] Réseaux sociaux et mandat politique : un élu peut-il se convertir en activiste ?

Un cas récent, survenu au sein d’un arrondissement de Port-Gentil, remet sur le devant de la scène une question de fond que la vie politique locale gabonaise ne peut plus éluder : un élu peut-il, sans se contredire lui-même, adopter les codes et la posture de l’activiste ? La multiplication, ces dernières semaines, de publications vidéo d’un conseiller municipal dénonçant sur un registre accusateur l’état de son propre arrondissement — tout en s’en prenant nommément, dans un second temps, à un membre de l’exécutif communal de sa propre formation politique — offre une illustration concrète d’une dérive plus large, qui dépasse largement le cas d’un seul homme.

Être élu d’un conseil municipal n’est pas une tribune personnelle : c’est une fonction institutionnelle qui engage, au-delà de l’individu, l’appareil communal tout entier et la formation politique qui l’a investi. C’est ce principe que semble ignorer un nombre croissant d’élus locaux, séduits par l’efficacité immédiate des réseaux sociaux et la gratification qu’ils procurent.

Le schéma se répète, avec des variantes, d’un arrondissement à l’autre : un conseiller municipal filme les dépôts sauvages d’ordures, l’état d’un marché, l’insalubrité d’une voirie, et dénonce, caméra au poing, l’inaction supposée de « la Mairie ». Le constat, en soi, n’est pas contestable. Le problème est ailleurs : celui qui dénonce siège lui-même au sein de l’institution qu’il accuse, et dispose, à ce titre, des moyens statutaires d’agir plutôt que de simplement constater.

Une contradiction statutaire difficilement soutenable

Un élu ne peut se poser en procureur d’une administration dont il est constitutif. Un conseiller qui dénonce publiquement « l’inaction de la Mairie » se place dans une position intenable, puisqu’il appartient précisément à l’organe délibérant censé arbitrer les priorités et voter les budgets d’assainissement et de voirie. S’il constate une carence, les canaux existent : question en séance, interpellation en commission, rapport circonstancié adressé au maire ou au préfet de tutelle. Ce sont ces instruments, et non la vidéo virale, qui constituent l’exercice normal du mandat.

La comparaison avec l’échelon national est éclairante. On imagine mal un député parcourir sa circonscription caméra au poing pour dénoncer, en spectateur extérieur, les manquements d’un État dont il vote pourtant le budget et dont il contrôle l’action en commission. Un tel comportement serait perçu, à juste titre, comme un manquement grave à la fonction parlementaire — non que la critique soit illégitime sur le fond, mais parce que la forme choisie dessaisit l’élu de ses propres outils institutionnels au profit d’une posture de témoin extérieur. Le raisonnement vaut à l’identique à l’échelle communale.

L’histoire politique gabonaise récente fournit d’ailleurs un précédent qui illustre, à l’échelon le plus élevé de l’État, la sévérité avec laquelle ce manquement peut être sanctionné. En septembre 2017, Bruno Ben Moubamba, alors ministre d’État, ministre de l’Urbanisme, de l’Habitat social et du Logement, avait été démis de ses fonctions par le Premier ministre de l’époque. Le communiqué officiel annonçant son départ invoquait la solidarité gouvernementale, le devoir de réserve et le respect de la hiérarchie comme les trois principes fondamentaux que chaque membre du gouvernement se doit de respecter — des principes que ses prises de position publiques répétées, notamment sur les réseaux sociaux, étaient jugées avoir enfreints. Ce cas, largement documenté, rappelle qu’au sommet de l’État comme à l’échelon communal, la fonction d’élu ou de membre de l’exécutif ne s’accommode pas d’une parole publique en rupture permanente avec l’institution que l’on sert. Le raisonnement vaut à l’identique pour tout conseiller municipal qui choisirait la défiance publique plutôt que les voies internes de contestation.

Le devoir de réserve : un principe, non une option

Le devoir de réserve qui s’impose à tout élu local repose sur des principes déontologiques constants : loyauté envers l’organe délibérant, mesure dans l’expression publique, priorité donnée aux voies internes de contestation avant tout recours à l’opinion. Ce devoir n’interdit nullement la critique — il en encadre la forme. Un élu peut, et doit parfois, alerter sur des dysfonctionnements réels. Mais il le fait en élu : par un dossier argumenté et la saisine des instances compétentes, non par une mise en accusation publique et unilatérale de l’institution dont il tire sa légitimité.

Ce constat n’est pas isolé. Notre rédaction avait déjà souligné l’urgence de renforcer la formation des élus locaux aux pratiques et à la déontologie de leur mandat. Les cas récurrents observés dans plusieurs arrondissements en sont une illustration : confusion persistante entre la posture du citoyen-observateur, légitime pour tout un chacun, et celle de l’élu-décideur, coresponsable des dossiers qu’il prétend dénoncer.

Élu ou activiste : une confusion de posture qui se généralise

Il faut le rappeler avec clarté : un élu n’est pas un activiste. L’activiste tire sa légitimité de l’indignation publique contre une autorité qu’il ne représente pas. L’élu, lui, tire la sienne de son intégration à cette autorité, avec des prérogatives précises pour agir de l’intérieur. Ces deux postures reposent sur des logiques inconciliables : on ne peut siéger dans un organe délibérant et se comporter, vis-à-vis de lui, en opposant extérieur cherchant à mobiliser l’opinion contre lui.

Cette confusion des rôles, de plus en plus fréquente, interroge sur la finalité réelle de la démarche. Plutôt que de mobiliser les leviers que lui confère son mandat, l’élu choisit la mise en scène publique de l’indignation — un registre qui produit un effet immédiat : la sympathie d’un public conquis par le seul constat, sans jamais être confronté à l’exigence du résultat. Cette recherche de popularité à tout prix s’apparente moins à l’exercice rigoureux d’un mandat qu’à la construction d’une image personnelle de vigie du peuple — un positionnement commode, qui permet de se donner à peu de frais l’apparence de la préoccupation citoyenne, sans jamais assumer la part de responsabilité qui incombe pourtant à l’élu lui-même.

Quand la défiance se retourne contre son propre camp

Le cas récemment observé illustre une dérive supplémentaire, plus préoccupante encore : celle où l’élu, non content de critiquer l’exécutif communal dans son ensemble, s’en prend nommément à un adjoint au maire appartenant à sa propre formation politique et à son propre arrondissement, le qualifiant publiquement d’incompétent. Il ne s’agit plus d’une critique générale et impersonnelle, mais d’une mise en cause nominative d’un responsable du même bord.

Une telle séquence, où qu’elle survienne, révèle une fragilité de fond : celle d’un manque de cohésion interne au sein des sections locales. Régler par la voie publique un différend qui relève, en toute logique, du dialogue de section ou de l’échange direct traduit une déficience du fonctionnement partisan local. Une famille politique qui expose ses dissensions internes sur la place publique, plutôt que de les arbitrer en son sein, s’expose à un affaiblissement de sa crédibilité collective — bien au-delà de la personne à l’origine de la sortie.

Ce que l’institution est en droit d’attendre

Rien, dans cette analyse, ne conteste la légitimité d’un contrôle citoyen exigeant sur la gestion des affaires communales — cette exigence est saine et nécessaire à la vie démocratique locale. Ce qui est en cause, c’est la confusion des rôles : un conseiller municipal n’est pas un simple commentateur des affaires de la cité, il en est un acteur statutaire, disposant d’outils propres pour faire valoir ses constats. Utiliser les réseaux sociaux comme tribune de défiance systématique, au mépris des canaux institutionnels existants, affaiblit la crédibilité de l’organe délibérant dans son ensemble — y compris celle de l’élu qui s’y adonne.

Il appartient aux formations politiques, comme aux conseils municipaux concernés, de rappeler à leurs membres les règles élémentaires de la discipline institutionnelle et du devoir de réserve — et, au-delà, d’engager sans délai les actions de formation nécessaires pour que chaque élu, quel que soit son échelon, exerce son mandat dans le respect du cadre qui le légitime plutôt que dans la recherche d’une popularité qui, à terme, ne profite ni à lui, ni à l’institution qu’il représente.